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mardi 20 septembre 2011

A quoi sert la Finance ?

Difficile de conjuguer lecture de fond, rédaction d’articles et travail ! Finis les vacances, il faut faire avec. La fin du mois d’aout a été forte en bouleversements de toutes sortes, et encore une fois, c’est la finance qui occupe le terrain, avec ses paniques, ses crises. L’occasion, je pense, de se poser deux questions :
  •           A quoi sert la Finance ?
  •           Pouvons-nous faire sans ?

Comme bien souvent en économie, il s’agit avant tout d’une conception idéologique, d’un parti-pris des puissants. Ce n’est pas un complot, il s’agit plutôt d’un point de vue théorique dominant dans les cercles du pouvoir, qui décliné en mesures légales, donne la situation dans laquelle on est.

La Théorie néo-classique, une théorie de l’Offre

Pour bien comprendre ce premier élément, il est nécessaire d’aller un peu plus en profondeur dans la théorie néo-classique. Celle-ci est une théorie centrée sur l’entreprise, une théorie de l’Offre. Une première hypothèse de base est que « l’Offre crée sa propre Demande » selon le précepte de J-B. Say. En effet, l’acteur économique qui aura gagné de l’argent en vendant son bien dépensera cet argent ailleurs. Il y a donc création d’une demande générée par l’existence préalable de l’offre[1]. C’est ce que l’on appelle aussi la loi des débouchés : « les produits s’échangent contre des produits », et la monnaie n’est qu’un vecteur.
Dans cette théorie centrée sur l’offre, donc, le seul frein à la croissance de l’entreprise (et donc de l’économie) se trouve dans l’incapacité à investir, dans le manque de capital : si l’entreprise n’a pas les capitaux nécessaires à l’investissement requis pour proposer son Offre, pas de demande. Cela suppose donc la complète et totale mobilité des capitaux dans le monde, ce qui est établit dans le cadre théorique de la Concurrence Pure et Parfaite, mais aussi une transparence des informations sur les marchés, qui toute autant supposée.
Dès lors, la Finance devient un outil : au service du capitalisme, c’est-à-dire du système tout entier, elle sert de plateforme d’allocation des capitaux. Des acteurs économiques possèdent des capitaux disponibles, d’autres ont des besoins, et la Finance se charge de faire « matcher » les deux. Rien de plus qu’un marché comme un autre. Ainsi, pour faire simple, sans finance, pas d’investissement, donc pas de croissance.

Les dysfonctionnements

Rien de plus qu’un marché comme un autre, sauf que, mine de rien, celui-ci n’est pas en situation de concurrence pure et parfaite. La concurrence pure et parfaite réunie cinq conditions :

  • L’atomicité du marché : les acteurs économiques sont multiples et en taille similaire
  • L’homogénéité des produits : les biens et services vendus sont identiques
  • La transparence du marché : toutes les informations sont disponibles et librement accessibles
  • La libre entrée et libre sortie : les acteurs économiques peuvent entrer ou sortir à volonté d’un marché, sans payer de frais de quelques sortes
  • Libre circulation des facteurs de production : les moyens de production (capital et travail) sont mobiles sans tarification douanière d’un marché à un autre



On le voit bien, difficile de réunir ces cinq conditions ; les néo-classiques sont de doux rêveurs ! Même si la mondialisation à améliorer la libre circulation des capitaux, des progrès pour les hommes (le travail) restent encore à faire.
En fait, l’hypothèse la plus importante selon moi est la transparence du marché. Chose pour laquelle beaucoup se battent, et pour laquelle peu de progrès sont fait : en effet, la transparence du marché est la condition sine qua none  au reste des hypothèses de la C.P.P. Et plus important encore, elle est la source de l’impunité des financiers, et du dysfonctionnement du système. En formant une société, l’Homme évolue dans un système de normes, de codes, de rôles… pour beaucoup, ces normes sanctionnent les comportements déviants ou allant à l’encontre de l’intérêt général : par exemple, un plagiste qui jettera son emballage de gâteaux subira les regards noirs et désapprobateurs des individus environnant [2]. Sur les marchés, quels qu’ils soient, c’est la même chose. Les acteurs économiques qui vont à contre courant des normes sont eux aussi sanctionnés d’une mauvaise réputation : les exemples de Chiquita Brands International, de Nike, et d’autres montrent qu’il existe des sanctions de l’opinion publique, des sanctions à grande échelle, mais similaires à celles du plagiste pollueur.

Le problème, c’est que sur le marché des capitaux, et les marchés financiers en règle générale, l’identité des acteurs derrière les flux est floue, pour ne pas dire inexistante. Le comportement dans ce cas est de jouer à l’encontre de l’intérêt général, du fait de l’impunité générée par l’anonymat. Et comme la Finance est basée sur le principe de mimétisme, c’est-à-dire de réplication du comportement des autres acteurs environnants, on se retrouve avec une multitude d’acteurs bandits et anonymes, qui, tous ensemble et en même temps, se déplacent à bâbord puis à tribord jusqu’à faire dessaler le navire.





Les Alternatives

La Finance n’a pas toujours été utilisée dans la forme qu’elle a aujourd’hui. Durant les trente Glorieuses, du fait de l’inflation galopante, le mode de financement de l’économie se faisait à travers le crédit, moins coûteux, et non par financement privé.

On remarque aussi que durant toutes les périodes où la finance de marché était la norme, les crises étaient fréquentes et profondes.

Ainsi, les économies sont en face de deux alternatives : utiliser les capitaux privés pour financer l’économie (la situation actuelle), ou utiliser le financement à crédit (situation des trente Glorieuses). Avec la crise de la Dette, il est difficile actuellement de switcher vers un système de financement à crédit… le système de financement par capitaux privés est donc pour l’instant le seul axe possible. Par contre, il serait possible de l’améliorer, grâce à une succession de mesures :
  • Identifier les flux de capitaux, afin que puisse enfin s’exercer les pressions sociales.
  • Taxer ce marché, source actuellement d’externalités négatives. C’est ce que propose par exemple la "Taxe Tobin".
  • Supprimer certains produits dérivés financiers, type la « vente à découvert », qui se révèlent être des instruments d’instabilité et de spéculation.



[1] Voir : Traité d’économie politique (1803) (1803) de Jean-Baptiste Say :
« L’homme dont l’industrie s’applique à donner de la valeur aux choses en leur créant un usage quelconque, ne peut espérer que cette valeur sera appréciée et payée, que là ou d’autres hommes auront les moyens d’en faire l’acquisition. Ces moyens, en quoi consistent-ils ? En d’autres valeurs, d’autres produits, fruits de leur industrie, de leurs capitaux, de leurs terres : d’où il résulte, quoiqu’au premier aperçu cela semble un paradoxe, que c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits.
Que si un marchand d’étoffes s’avisait de dire : ce ne sont pas d’autres produits que je demande en échange des miens, c’est de l’argent, on lui prouverait aisément que son acheteur n’est mis en état de le payer en argent que par des marchandises qu’il vend de son côté. « Tel fermier, peut-on lui répondre, achètera vos étoffes si ses récoltes sont bonnes ; il achètera d’autant plus qu’il aura produit davantage. Il ne pourra rien acheter, s’il ne produit rien »
[2] Voir : Principes de microéconomie : Méthodes empiriques et théories modernes, Parson, partie 4, p370 :
« Dans quelles conditions la coordination peut-elle pourtant émerger ? Une solution pour maintenir la coopération en l’absence de motif rationnel au sens économique est l’émergence des normes, comme Kenneth Arrow l’a brillamment discuté1. Selon Arrow, une norme est un objet qui émerge plus ou moins spontanément dans un marché quand celui-ci est défaillant, c’est-à-dire quand la somme des comportements individuels conduit à un résultat particulièrement inefficace. Comme on l’a vu dans un chapitre précédent (chapitre 15) dans le cas des externalités de pollution, les normes sociales ou environnementales peuvent intervenir pour prévenir ou corriger le manque de coopération : le sentiment de culpabilité de celui qui jetteunpapier, ou du chef d’entreprise qui dégrade l’environnement en produisant des rejets nocifs, peut partiellement ou complètement prévenir ce comportement si la désutilité psychologique pesant sur l’individu lorsque son comportement dévie de la norme est plus élevée que le surcoût, soit en l’occurrence dans les deux exemples précédents le fait de faire un détour pour trouver la poubelle publique, soit le coût du traitement des rejets. Dans le cas du dilemme du prisonnier, la norme est de coopérer et, si on ne coopère pas, on devrait alors éprouver un sentiment de culpabilité. Dans un groupe de travail, quelqu’un qui ne coopère pas assez avec les autres sera pénalisé : la norme sociale est de considérer les individus non coopératifs comme de mauvais citoyens qui se feront rejeter par la communauté. »

mercredi 24 août 2011

Manifeste d'un citoyen




"Je ne vote pas, la politique, ça ne m'intéresse pas : les hommes politiques sont tous des pourris, et quoi qu' on y fasse, rien ne changera. Du moment que l'on me laisse tranquille, que l'on me laisse profiter des choses que j'aime, je ne demande rien à personne"; telles ont été les paroles d'une amie au cours d'une discussion.

Je n'ai pas pu m'empêcher de réagir.

Le désintérêt des citoyens pour la politique n'est pas chose neuve, et il traduit à mon avis deux maux profonds.

"Les hommes politiques sont tous des pourris"

Le premier est la perte de confiance dans le système politique et dans les hommes politiques. Qui pourrait ne pas les comprendre ? Certains politiciens ont eu maintes fois l'occasion de nous montrer qu'ils n'étaient pas là par conviction mais par intérêts. Qui plus est, le non-renouvellement des hommes politiques accentue cette impression d'impuissance du peuple vis-à-vis de politiciens qui, de plus en plus, évoluent en castes, intouchables et supérieurs à la loi. Depuis combien de temps les cinq premiers hommes politiques de France sont-ils dans le paysage français ? Nicolas Sarkozy, depuis les années 1970, François Bayrou depuis les années 1980, Ségolène Royale depuis les années 1980 aussi. Enfin, bon nombre d'hommes politiques actuels ont déjà perdu une élection et se représentent lourdement, encore et encore...
     En conséquence, les partis mutent en partis dévolus à un homme, d'avantage qu'en partis dévolus à une vision, ou une idée, qui est fondateur du rassemblement politique : un regroupement d'individus qui s'entendent sur une idée de ce que doit être la Chose Publique. Dès lors que le parti devient l'instrument d'un homme, il devient aussi son arme, un véritable instrument de pouvoir, et non un moyen de promotion du débat et de pédagogie au service de l'idée défendue. La différence est grande, car un parti d'idée gardera une direction cohérente propre à sa vision et ne s'en détournera pas; le parti de l'homme, lui, tombera nécessairement dans la bassesse électoraliste, court-termiste, de réponse à des intérêts privés qui iront à l'encontre des intérêts collectifs [1]. Ce parti s'écartera de l'éventuelle vision pour s'assurer du maintien au pouvoir de l'homme et non de l'idée, écrasant au passage tout cohérence qui pouvait rendre la politique et l'économie efficace.

"Quoi qu'on y fasse, rien ne changera"

Le second mal est selon moi la fin des consciences sociales et des idéaux communs. Cela englobe deux tendances : d'une part, ces mouvements spontanés de pans entiers de la Société ; comme par exemple Mai 68, ou dans un autre registre Woodstock. Ces deux évènements sont l'expression d'idéaux communs motivants et justifiant le regroupement spontané. Ces idéaux  collectifs sont générateurs de lien social fort, et leur absence cause ou traduit un renfermement extrême de soi sur sa propre sphère du privé; en quelque sorte un autisme social.
    D'autre part, la tendance à la fin de la lutte des classes, au sens marxiste du terme : l'analyse marxiste de l'histoire, l' "analyse dialectique", met au jour des forces contraires et opposées dans chaque forme de société. selon cette grille de lecture, si l'on regarde notre société actuelle, on se rendra compte que l'on a bien la classe dite bourgeoise, aisée et élitiste, qui est présente dans les plus hautes sphères de l'économie et la politique, et dont la conscience existe toujours belle et bien, plus que jamais. De l'autre côté on a un classe moyenne très étirée d'un point de vue des richesses, qui compose le gros de notre société. Cette classe moyenne, cependant, ne possède aucune conscience de classe, à l'instar de "patates dans un sac de patates" pour reprendre Marx à propos des paysans. Enfin, la classe inférieure, reliquat de ce qui fut la classe ouvrière avec sa conscience de classe déclinante, du fait notamment des difficultés de (sur)vie, et du manque de syndicalisation. En conséquence, les courants de pouvoirs sont principalement favorable à la classe supérieure, tandis que les autres classes,du fait de cette désyndicalisation, évoluent indépendamment, séparément, sans chercher à savoir où peuvent être leurs intérêts communs, et focalisés sur leur sphère privée uniquement.

"Du moment que l'on me laisse tranquille, que l'on me laisse profiter des choses que j'aime, je ne demande rien à personne".

Ces deux maux, peuvent avoir de graves conséquences : les partis dédiés aux hommes et non aux aux idées peuvent tomber dans des travers tels que le népotisme, la promotion d'intérêts individuels contraires aux intérêts du peuple, la limitation de la liberté individuelle à un espace de plus en pus restreint, bref, la perte de la Démocratie, au profit, à terme, d'une autocratie. Ce cas s'est déjà présenté, remémorons-nous en. Les conditions dans lesquelles s'est déroulé cet échec de la démocratie étaient étonnamment proches de celles que nous connaissons : une crise économique et une crise internationale, avec le retour des démons nationalistes. Certes, le raccourci est facile, mais il est salvateur. En gardant en tête les grandes erreurs que l'homme a pu faire, on évite ainsi de les renouveler. La fable de "Matin Brun" de Franck Pavloff en donne un bon exemple : c'est par la peur et la focalisation sur son unique intérêt individuel à court-terme que les peuples des démocraties acceptent de disparaître. Rappelons-nous la terrible expérience de Milgram, et des 65% de ces quidams qui poussent à la dose mortelle.

L'Homme contient en lui les racines d'un mal profond, notamment lorsqu'il vit en société, comme le dit Rousseau, mais je suis personnellement convaincu que l'Homme contient aussi en lui les plus beaux remèdes, les plus belles pulsions et qu'il ne faut pas désespérer de lui [2]. Il faut cependant préserver avec attention les travers vers lesquels l'Homme de pouvoir aura tendance à pousser la Société dans son ensemble, et avec elle, grâce au poison de ses mots et à la perfidie des peurs qu'ils soulèvent le Démocratie et les valeurs tant chéries de Liberté, d'Egalité, et de Fraternité.
    Je ne vais pas paraphraser Hessel et son "Indignez-vous !" et "Engagez-vous !". Cependant, le fait que ce livre ait été écrit maintenant traduit bien d'un malaise vis-à-vis du politique; de même, la réponse "Aux actes citoyens !" de A-Y. Portnoff et H. Seyriex souligne ce besoin de ré-engagement du citoyen dans la vie politique.
Est-ce la faute des hommes politiques ? Oui, en partie au moins, parce que pour bon nombre, à tous les niveaux, ils ne sont au service que de leur carrière; parce qu'ils ne sont plus pédagogues non-plus, de droite ou de gauche, et parce que, loin s'en faut, ils ne sont plus exemplaires. Il y a certes un devoir du citoyen à participer au débat qui a lieu dans la cité, mais il y a une mission précise pour l'homme politique à se tourner vers le peuple spectateur, et non à s'offrir au plus offrant ou à s'occuper de jeux nombrilistes complètement dépourvus d'idéaux, évoluant en suspension au milieu de toute chose telle une bulle de savon, détachée de toute réalité.
On ne peut pas non plus attendre de l'homme qu'il soit naturellement bon et fidèle à ses paroles; il est plus raisonnable et moins dangereux de considérer que Rousseau disait vrai, que l'homme à l'état de Société se corrompt, et chercher à cercler la chose politique : matérialiser les principes par les lois. Quels sont ces principes ?

- Exemplarité, parce que l'homme politique doit être un citoyen aux moeurs irréprochables et le plus fidèle appliquant de la loi
- Service, parce que l'homme politique n'est pas en soi, il est dévolu à ces fonctions par conviction pour la Société et désigné par le peuple
- Temporalité, parce que l'homme politique appartient, comme n'importe quel autre homme, à un intervalle de temps, parce qu'il vieillit et ses idées avec lui, et parce que d'autres hommes sont derrière à la relève.
- Équilibre, parce que l'erreur est humaine, et qu'il n'y a pas une bonne vision et une mauvaise, une Société équilibrée en principes et idéaux ne doit pas être fille d'un unique point de vue.

Ainsi pour sauvegarder ces principes, le peuple peut les décliner en lois :
- L'interdiction d'exercer une fonction politique si l'individu a un casier judiciaire
- Interdiction du cumul des mandats politiques et des fonctions
- Refonte des systèmes d'Emploi-retraite de la fonction politique, avec indexation uniquement sur la plus haute des retraites
- Indexation des indemnités sur la croissance et l'inflation
- Interdiction de ré-évaluation auto décidée par le corps politique de ses indemnités
- Interdiction de renouvellement de sa candidature à une fonction supérieure (député, sénateur,...) en cas de défaite
- Obligation d'assignation d'un membre de l'opposition à la tête de chaque institution d'observation indépendante (Défenseur des Droits, CSA, ...)

"Et tu y crois vraiment, toi ?"

Mes amis me demandaient si j'étais convaincu que l'Action politique pouvait réformer l'Action politique. J'en suis convaincu. On peut combattre certains maux de la Société avec les seules armes démocratiques. Certains de mes amis, plus extrêmes, ne prônent que l’insurrection armée. Je ne suis pas d'accord. Le système politique français offre tellement de moyens de parvenir à se faire entendre. Cela demande conviction, et du temps, mais c'est tout à fait possible. La lutte armée, ne peut pas être un aboutissement démocratique. Comme à chaque action ou dans chaque projet, il faut procéder par étape. La première, c'est d'écouter et de s'intéresser.


Le peuple des pauvres J-F Favre, 2008


[1] : Voir A. Tocqueville dans De la démocratie en Amérique Vol. 1
"Les partis sont un mal inhérents aux gouvernements libres. mais ils n'ont pas dans tous les temps le même caractère et les mêmes instincts. Il arrive des époques où les nations se sentent tourmentées de maux si grands, que l'idée d'un changement total dans leur constitution politique se présente à leur pensée. Il y en a d'autres où le malaise est plus profond encore, et où l'état social lui-même est compromis. C'est le temps des grandes révolutions et des grands partis.
[...] Quoi qu'il en soit, il arrive des époques où les changements qui s'opèrent dans la constitution politique et l'état social des peuples sont si lents et si insensibles que les hommes pensent être arrivés à un état final; l'esprit humain se croit alors fermement assis sur certaines bases et ne porte pas ses regards au-delà d'un certain horizon. C'est ce que j'appelle le temps des intrigues et des petits partis."

[2] : Voir A. Smith dans Théorie des sentiments moraux :
"Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux. De cette sorte est la pitié ou la compassion, c'est-à-dire l’émotion que nous sentons pour la misère des autres, que nous la voyions ou que nous soyons amenés à la concevoir avec beaucoup de vivacité. Que souvent notre chagrin provienne du chagrin des autres est un fait trop manifeste pour exiger des exemples afin de le prouver."



vendredi 19 août 2011

L'Allemagne est-elle un modèle à suivre ?

La crise de la dette actuelle nous montre une situation ubuesque : les Etats Européens, qui ont accepté de s'endetter pour sauver les banques de leurs erreurs, payent maintenant le prix fort de cet endettement, à nul autre que ceux à qui ils ont évité la mort. Et dans cette situation exceptionnelle, une nouvelle hiérarchie des Etats a émergé, avec les sempiternelles distinctions entre les dispendieux, et les bons élèves.

A la tête des "bons élèves", l'Allemagne. On a donc le droit à énormément de mise en avant de l'Allemagne, et de son exemplarité, avec son industrie qui exporte, elle, et qui crée une balance commerciale excédentaire.

L'Allemagne mérite-t-elle d'être érigée en exemple ?

L'Allemagne est une belle nation, avec une industrie forte, et un système qui, sur le plan international, a su faire ses preuves. En effet, avec un PIB de 2900 milliards d'euros en 2010, l'Allemagne est la première économie Européenne, la "Locomotive" de l'Union. Le problème, c'est que pour arriver à un tel niveau, l'Allemagne a dû opérer des réformes sociales très fortes, qui ont non seulement paupérisé la partie la moins bien lotie des salariés, mais qui aujourd'hui la placent dans une situation de détachement vis-à-vis des pays européens qui n'ont pas engagé de réformes similaires... étrangement, c'est donc entre les mains de la moins pro-Européenne des nations fondatrices que l'UE a placé son avenir.

Le phénomène des "Travailleurs pauvres" (Working poor en Anglais ou Ewerbsarmut en Allemand) n'est pas nouveau : il est apparu dans les années 1980, avec la libéralisation des marchés du Travail, et plus particulièrement dans les années 2000 en Allemagne . Leur nombre, en croissance depuis ces années, en a fait un indicateur retenu par le Conseil Européen pour mesurer la pauvreté. Est considéré comme Travailleur pauvre "les personnes qui vivent dans un ménage dont le revenu équivalent se situe sous un « seuil » de pauvreté égal à 60% du revenu médian national équivalent" (source), autrement dit, ceux qui, tout en ayant un travail, vivent sous le seuil de pauvreté (ayant un travail correspond à un emploi durant plus de la moitié de l'année).

Je comptais réagir à l'article du Figaro - alarmant. Pour autant, ayant vu passé des chiffres différents, et le niveau donné par le Figaro, 20%, me paraissant incroyablement haut, j'ai fait un peu de recherche statistique.
L'Allemagne comptait environ 6% de travailleurs pauvres en 2001 (voir Tableau 1sur ce document), et ce niveau était en 2009 6.8%, la France 6.7% :



Pour éclairer les propos du Figaro, le chiffre montré - le 20% est en fait le nombre d'actifs risquant de tomber dans la pauvreté (source - en anglais), ce qui n'est pas tout à fait la même chose, voire même sensiblement différent. Pour être sûr de ce que j'avance, il suffit de faire un simple calcul : le Figaro propose  20% des travailleurs allemands comme travailleurs pauvres, donnant aussi le chiffre de 6,5 millions d'individus; un rapide calcul nous porte à une population active de 32,5 millions alors que celle-ci était de 42,5 millions en 2008 et qu'elle a augmenté ou stagné depuis. Une erreur de 10 millions...Le niveau ahurissant de l'Allemagne est donc en fait à peu près le même qu'en France (pour avoir une vue d'ensemble et de comparaison des deux pays).

Cependant, le 20% mis en avant par l'Allemagne reste un niveau très haut, témoignant d'une certaine fragilité d'une population "sur le fil du rasoir" (pour autant, pas sûr que le niveau français soit plus bas). Comme abordé dans un article précédant, le marché du travail allemand n'est pas identique à celui de la France, et ne repose pas sur les mêmes principes : il n'existe pas de salaire minimum en Allemagne, celui-ci étant discuté branche par branche entre syndicats, généralement très puissants, et patronat. Pour autant, l'indice des coûts de la main d'oeuvre sont sensiblement les mêmes entre la France et l'Allemagne (le tableau).

Si les syndicats sont effectivement très puissants dans l'industrie Allemande (jusqu'à 90% de salariés syndiqués), ils le sont beaucoup moins dans le secteur du service. L'afflux massif, lors de la réunification, de main d'oeuvre peu qualifiée a fait chuter les salaires dans ce secteur (source), tandis que les mesures proposées par Gerard Schröder ont achevé d'abaisser les minima sociaux dans les postes peu qualifiés du tertiaire; la mesure la plus emblématique étant les "1EuroJobs", ces emplois payés un euro de l'heure en contrepartie de protection sociale.

Ce sont ces extrêmes qui brouillent la lecture de l'économie Allemande. Le 1EuroJobs paraît être une mesure de trop, car elle dévalue le travail du salarié qui en a besoin (voir l'article sur les propositions du RSA).

Bilan ? Alors, même si j'étais parti pour remettre en cause la politique sociale de l'Allemagne, sur la base de l'article du Figaro, force est de reconnaître que l'Allemagne possède de nombreux atouts. Le pays dispose effectivement d'une industrie bien positionnée, reconnue pour la qualité de ses produits, avec des rémunérations des salariés plus hautes, du fait notamment d'une syndicalisation plus importante. Cette industrie, dotée d'un fort esprit paternaliste, arrive à réussir sur la scène internationale tout en maintenant de justes rémunérations salariales. Une nuance, cependant, car les principaux partenaires commerciaux de l'Allemagne restent des pays de l'UE, et plus particulièrement de la zone Euro.

L'Allemagne a cependant du travail sur le plan du tertiaire, en proie à de bas voire très bas salaires, et à un positionnement moins réussi que celui de l'industrie.


L'Allemagne est donc réellement en forme par rapport à ces voisins Européens; elle ne devrait cependant pas oublier où sont ses intérêts - qui sont ses clients et ses consommateurs : l'Europe des dispendieux lui procure toujours des débouchés.

lundi 15 août 2011

Faut-il avoir peur de la Chine ?



Les récents évènements, la crise des dettes Européennes, la dégradation du Triple A Américain, les troubles en Syrie, ... ont occulté la mise à flot du premier porte-avion Chinois (mais pas made in China) (source).
Ce baptême, bien que passé inaperçu, est fort en significations. La Chine ne veut plus s'arrêter à la simple croissance de son poids économique, mais fortifier aussi ses positions militaires, une politique de puissance ambitieuse. La Chine était jusqu'à maintenant le seul membre permanent du conseil de sécurité de l'ONU à ne pas avoir de porte-avion, moyen d'assurer une intervention armée partout. A travers ces ambitions et ce baptême, doit-on voir un nouveau pas du géant de l'Asie vers le sommet des pouvoirs mondiaux ?

Je suis de ceux, peut-être à tord, qui pense que l'on ne doit pas avoir peur de la Chine. Mais rappelons tout d'abord le contexte. La Chine s'étend sur 9,6 millions de kilomètres carrés, et comprend 1,35 milliard d'individus. Son PIB en 2010 est de 4500 milliard d'euros et sa croissance moyenne depuis 5 ans de 9.5% environ. Autant d'indicateurs économiques qui flattent le futur de la Chine.

Rappelons aussi le contexte politique de la Chine. La Chine, même si elle a adopté le "socialisme de marché" depuis 1978, reste une dictature, conduite par (l'unique) parti politique, le PCC ou Parti Communiste Chinois. Celui-ci gère 56 ethnies différentes, et mène une politique toujours musclée, en interdisant certains sites internet par exemple, en emprisonnant les journalistes ou citoyens qui pousseraient la critique trop loin. 


Voila pour le tour, succin, du propriétaire. Plongeons-nous dans l'autre Chine maintenant, celle qui va derrière les chiffres mirobolants de son économie. 

Tout d'abord, la diversité des ethnies n'a d'égales que les inégalités qui règnent entre elles. Si la côte orientale est bien au XXIeme siècle, l'intérieur du pays est paysan, pauvre et le plus souvent oublié (à voir une archive de 2007 du monde diplomatique). Comme une image de Moyen-Age. Le pays, tenu d'une main de fer par son parti politique, est en proie à de profonds troubles dans les régions les plus éloignées du centre, comme la Mongolie Intérieure, en Mai dernier (source). Incapable de redistribuer les richesses générées par les mégalopoles, les régions occidentales se paupérisent (source un peu vieille), et les inégalités augmentent. 
La Chine est un patchwork culturel et ethnique. Cela représente selon moi le premier frein à la croissance "débridée" (sans mauvais jeu de mots) de la Chine : elle est une nation maintenue comme telle par un pouvoir centralisé, mais cela reste de l'artifice (source). En elle-même, ni la langue, ni la volonté des peuples ne sont présents pour fonder le concept de nation (voir la carte).

Ce premier frein ne poserait pas de problème dans l'avancée de la Chine si son modèle dictatorial et centralisé ne souffrait pas d'un affaiblissement parallèle de son influence. Cela constitue le deuxième frein au développement de la Chine : dans les contrées les plus riches, et connaissant un réel développement (que je distingue bien de la croissance), les classes moyennes gagnent une place croissante.



Cette classe moyenne est de plus en plus éduquée, de plus en plus avide de sa part du gâteau que représente la croissance à marche forcée de la Chine. De plus en plus, on entend (notamment par les jeunes) des mécontentements (lire la note de l'IRIS), et cela s'est fait encore plus ressentir avec la "révolution de Jasmin". La corruption, un mal non-endigué en Chine, devient de plus en plus visible par les citoyens qui pour l'instant ne clament leur raz-le-bol que sur internet (source; source2). Le PCC a aussi de plus en plus de mal à définir la politique à suivre face à ce mouvement, qui vient finalement du peuple même (source). Avec le développement des forces des classes moyennes, le pouvoir central chinois finira par s'effriter. 

Supposons maintenant la chute de la dictature chinoise. Supposons que sous les effets, les bourrasques répétées d'une population excédée par les bassesses morales des extrêmes dans lesquelles la Chine se trouve (exemple), le PCC rende les armes. Qu'en est-il de l'économie chinoise ?

Avec un taux d'inflation de 10% actuellement, et un Yuan dévalué, la Chine se met à l'abris des spéculations qui touchent l'Europe et le continent américain. Mais l'inflation "galopante" a un premier effet (source) : la colère des populations qui voient leur pouvoir d'achat diminuer, tandis que les salaires ne suivent pas (on en revient au premier frein sur le mécontentement des populations). Mais un deuxième effet commence à se propager : devant cette inflation, une partie des plus riches en Chine se tourne vers l'Or, cette "relique barbare" pour citer Keynes (source). Le problème est que l'or n'est ni un investissement, ni une consommation, c'est une forme de thésaurisation. Plus problématique encore, il est devenu une valeur spéculative avec la crise de la dette, l'once ayant dépassée depuis plusieurs semaines les 1500$. Si sa valeur venait à chuter d'un coup, ce seraient autant d'"économies" (savings) qui passeraient à la trappe. C'est pour moi le troisième frein à terme à la croissance chinoise.
De plus, la compétitivité de la Chine à l'internationale tient beaucoup à sa monnaie, dévaluée. Si celle-ci ne l'était plus, une grande partie de sa croissance liée aux exportations massives seraient pénalisées. Avec les perturbations actuelles qu'elle connaît, le yuan est lui aussi dans le trouble (source).

Après le point de vue macro-économique, voyons maintenant le point de vue microéconomique des entreprises occidentales. La Chine a longtemps été "the place to be" pour bon nombre de groupes industriels. Pour autant, le miracle chinois s'est vite, pour partie, révélé être un mirage : comme souvent, les consultants et les experts poussant à la délocalisations sont performants dans l'évaluation comptable des coûts, et donc des gains. Mais ils pêchent aussi par le manque d'information de terrain. La Chine présente des coûts cachés énormes; corruption en tout genre, perte de qualité des produits, et délais logistiques. Ces trois points ont conduit à un mouvement de relocalisations, certes ponctuel mais en croissance, des entreprises occidentales. J'ai rencontré un manager chez Bosch qui disait que le groupe préférait absolument éviter la Chine, dont les pertes en qualité de produit allaient à l'encontre de ses prérogatives et de son image. Pour un autre exemple : ne voit-on pas Zara détrôner H&M du fait de ses délais logistiques plus courts, permettant de répondre à une demande de plus en plus fluctuante ? Le format que l'économie actuelle prend, à travers une demande "immédiate" et changeante, impose une relocalisation pour pouvoir y répondre efficacement. C'est ce que je pense être le quatrième frein à la croissance chinoise.

Enfin, et c'est mon dernier point. La Chine est actuellement une puissance manufacturière, qualifiée d'atelier du monde, certes en passe de progresser vers des produits à plus forte valeur ajoutée, mais qui demeure pour l'instant maîtresse du made in china de piètre qualité. Voyez les crises guettant les pays européens, et voyez ce tableau, récapitulant les dix premiers partenaires commerciaux de la Chine en 2008 (le tableau). La première pensée qui me traverse l'esprit est : n'y-a-t-il pas un risque de crise de surproduction en cas de chute de la consommation occidentale ? Quels effets aurait une atrophie des économies occidentales ? 


Vu de loin, la Chine est impressionnante. C'est un rouleau-compresseur, un peuple en éveil, qui ne demande qu'à consommer. Les analyses sont toutes des poèmes vantant les mérites d'un système qui a su décoller-rattraper-dépasser les économies européennes. Il faut pour autant faire attention aux analyses sur la Chine. Non pas que celle que je propose soit d'une quelconque originalité, mais on n'est pas à l'abri d'une surprise à la Lehman Brothers. Il faut se méfier de ces analyses, et les confronter avec d'autres avis, plus sceptiques (peut-être à tord). Je fais parti de ceux-là.

jeudi 11 août 2011

Pour réunir les fidèles, rien de telle que la bonne vieille rengaine

Toujours prompte à dégainer une mesure stigmatisant les plus modestes, l'UMP nous offre de beaux exemples ces derniers temps.

En juin dernier, Laurent Wauquiez proposait d'imposer cinq heures de travail par semaine aux allocataires du RSA. Déjà, le ton est donné avec ce projet de loi : l'allocataire devient un fraudeur présumé; après tout, "l'assistanat" est une vieille rengaine que l'on est habitué à entendre, et on connaît l'empathie de l'Union pour un Mouvement Populaire envers les indigents. 

Déjà abordé dans mon article en réponse à Monsieur Taquet, le concept du Travail est large et complexe. Il est certain que le Travail ne peut être réduit au seul revenu qu'il génère. Il est bien plus que cela, il est générateur de lien social, d'estime de soi, et facilite le sentiment d'appartenance à la société. Qui est responsable de l'insertion d'un allocataire ? Le bénéficiaire ou la Société ? Aujourd'hui, il y a 600.000 allocataires du RSA ayant un travail, et 1.1 million qui n'en n'ont pas (Les chiffres). Bien souvent, et dans la majorité des cas, le bénéficiaire du RSA est une femme seule avec enfants. Dans ce cas là, par exemple, qu'est-il préférable pour la Société ? Qu'une mère éduque ses enfants ou qu'elle aille faire sa "corvée" ?

Mettons-nous dans une optique Malthusienne, pour aller vers les extrêmes les plus à droite (Biographie de T.R. Malthus) : selon lui, "il faut désavouer publiquement le prétendu droit des pauvres à être entretenus aux frais de la société", car les indigents nés de parents qui ne peuvent subvenir à leurs besoins n'ont pas leur place dans la société, et au contraire, l'appauvrissent, en vivant à son crochet. Malthus, dans la lignée de ses confrères classiques propose donc de cesser toute loi protégeant l'indigent, pour que son accroissement soit stoppé par les lois de la nature.
Dans cette optique purement Malthusienne, la Société ne doit-elle pas faire tout son possible pour que les enfants des indigents ne deviennent pas eux-mêmes indigents ?



Le problème des indigents n'est pas nouveau, et les points de vue de l'UMP sont plus qu'éculés : dans "la métamorphose de la question sociale" (1996), le sociologue Robert Castel revient sur la question de l'indigence et des différents traitements dont elle a pu faire l'objet. « Vagabonds sont gens oiseux, faitsnéantz, gens sans adveu, gens abandonnés, gens sans domicile, mectiers et vacations et, comme appelle l’Ordonnance de police de Paris, gens qui ne servent que de nombre, sunt pondus inutilae terrae » (sont le poids inutile de la terre). Parmi les politiques mises en place pour lutter contre cette "lèpre du royaume", on retrouve le bannissement, et la peine capital (l'élimination directe de l'indigent). Cependant ces peines ne parviennent à résoudre le problème : de ce fait, on va rendre utiles les inutiles de la Société, en les forçant à partir de 1367 à exécuter des travaux publics, enchaînés "deux à deux" comme le précise François 1er en 1516. Les plus intéressantes seront les mesures du bord de Seine et celles des Tours de la Faim en Ireland. 
Refusant l'accès à des allocations sans travail, on met en place les mesures suivantes, décrites par Robert Castel :



« Le travail, comme les exercices religieux auxquels il est toujours associé dans les établissements de travail forcé, vaut au moins autant pour ses capacités moralisatrices que pour son utilité économique. L’exemple limite de cette fonction disciplinaire du travail est donné par le Rasphaus d’Amsterdam, fondé à la fin du XVI° siècle : les oisifs récalcitrants sont enfermés dans une cave inondée et doivent pomper frénétiquement l’eau pour éviter la noyade : valeur rédemptrice maximale du travail, pour un bénéfice économique nul.

Cette attitude survivra au triomphe du capitalisme industriel. Au XIX° siècle,  on appelle en Irlande « Tours de la faim » des édifices que devaient construire, puis détruire, les indigents bénéficiaires de distribution de pommes de terre : plutôt que de distribuer gratuitement les pommes de terre, on exigea d’eux un travail pour y avoir droit. On n’en trouva pas. Alors on leur fit construire des tours en rase campagne. Ces tours inutiles furent appelées tours de la famine. Et comme les tours de la famine furent debout avant que la famine cessât, on chargea les chômeurs de les démolir. »

Il serait temps de changer de refrain, parce que les propositions que vous faites, Monsieur Wauquiez, même si elles ne sont d'aucune commune mesure avec celles mentionnées plus haut, sont de la même engeance et dans la même logique.



Pour mémoire, la droite avait déjà tenté de lier une obligation de travail au RMI (et le modifier en RMA - le Revenu Minimum d'Activité) , et Roselyne Bachelot de dire de cette prestation qu'elle "ne pouvait s'apparenter à une camisole de force". En 2003, Christine Boutin, lors des débats sur le RMA s'était opposée au RPR : "On donne le travail sans le statut de travail (...) : les RMistes se vivront comme des gens dont le travail ne mérite pas un vrai salaire".
Je serai attentif aux réactions de Mesdames Boutin et Bachelot au Parlement sur le sujet. La réaction de M. Hirsch, père du RSA, est elle aussi intéressante (l'article de la Tribune) : pourquoi imposer un travail d'insertion alors que le RSA génère des excédents (999 millions d'euros en 2010) et que ce travail obligatoire risque de fragiliser le recours aux contrats aidés de 25h ? Dans l'optique du démarrage de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy pour sa réélection, une telle mesure laisse sceptique quant à son honnêteté intellectuelle.



Plus récemment, c'est cette idée très probablement anticonstitutionnelle (L'article du monde), que nous a proposé M. Mariani : le fichage des allocataires, prétendument pour lutter contre la fraude aux allocations. Ce serait au total 15 millions de Français qui seraient fichés.

Le but est louable : la fraude aux allocations représente une perte sèche de 3 milliards d'euros. Soit-dit en passant, la fraude aux cotisations par les employeurs, qu'elle soit volontaire ou non, représente 8 à 16 milliards d'euros annuels. On ne se serait pas trompé de cible ? 

mercredi 10 août 2011

Réponse à Monsieur Delsol sur son article "Surtaxer les riches : la fausse bonne idée" paru dans les Echos le 10/08/2011

Mon grand-père, avec lequel j'ai des débats parfois houleux sur la politique économique, m'a envoyé ce matin cet article, de Jean-Philippe Delsol, administrateur délégué à l'Institut de Recherche Economique et Fiscale.


Dans cet article, l'auteur veut faire la démonstration du principe de la courbe de Laffer (sans le citer d'ailleurs), théorisant la maxime de l'économiste du même nom, Arthur Laffer, "Trop d'impôt tue l'impôt".




Selon cette idée, il existe un point, (T;M) sur la courbe en l'occurrence, qui maximise les recettes fiscales. Au delà, la pression fiscale est telle qu'elle provoque une fuite des plus riches vers des pays plus propices et une incitation à la fraude fiscale. Le problème est que ce niveau T d'imposition du revenu n'est  connu empiriquement par personne; il est fonction des périodes, des cultures des pays, etc... La France fait partie des pays où la fiscalité est la plus dure, mais nous y sommes habitués, et le système social est (pour l'instant) suffisamment performant pour qu'il justifie à lui seul le prélèvement d'impôts supérieurs. Si l'explication de Laffer est intuitive, le fait que ce taux optimal d'imposition T soit inconnu la rend difficile à mettre en pratique.

La courbe de Laffer a provoqué beaucoup d'émois, en particulier chez les économistes de l'offre, les néo-classiques, parce qu'elle apparaît plus comme un outil politique que comme une véritable démonstration économique (la présentation complète). C'est d'ailleurs, pour l'anecdote, pendant un dîner que Laffer présenta sa courbe à Reagan. Pour prendre une citation intéressante de l'article présentant la courbe de Laffer :

  • "La baisse des impôts de Reagan s'est accompagnée d'un accroissement des rentrées fiscales : de 1982 à 1989, les recettes fiscales réelles ont augmenté de plus de 30%. Les impôts perçus à tous les niveaux de l'administration ont été dans une proportion remarquablement constante du PIB durant les 30 dernières années, en dépit des nombreux changements significatifs intervenus dans les structures fiscales de la fédération et des Etats. Les recettes fiscales en proportion du PIB représentaient un tout petit peu moins de 30% en 1982 ; en 1989 elles étaient un tout petit peu plus de 30% du PIB. On ne peut en aucun cas assimiler la baisse des impôts à une baisse des revenus fiscaux en proportion du PIB."


Maintenant, venons-en à la démonstration de Monsieur Delsol, peut convaincante à mon goût. D'abord, mettons au clair l'avalanche de chiffres qu'il nous fait parvenir :


Maintenant que c'est plus clair :
"Lorsque les présidents Hoover puis Roosevelt portèrent les taux supérieurs d'imposition sur les revenus à 63 % en 1932 puis 79 % en 1936, la contribution de 1 % des foyers les plus aisés fut quasi stable, passant de 1,1 % du PIB en 1928 à 1 % en 1940", autrement dit, il y a eu une hausse de 0.1% de la contribution des plus aisés 4 ans après le changement de fiscalité en 1936 (jusqu'en 1936, le taux était de 63%, à partir de 1936 il passa à 79%). Mais de conclure que l'exemple n'est pas bon, parce que "la Grande Dépression continuait de détruire la société américaine que seule l'économie de guerre allait sauver". En somme que l'état de l'économie importante aussi sur les rentrées fiscales.

C'est ce qui me gêne autant dans les déclarations de Monsieur Delsol : le raisonnement, à travers les chiffres donnés, se fait ceteris paribus, c'est à dire toute chose égale par ailleurs, alors que les périodes mentionnées ne sont pas du tout les mêmes en terme de croissance, d'inflation, etc.
Attribuer de facto une corrélation entre ces deux éléments me semble précipité; c'est l'exemple des taches solaires : il y a des crises à chaque tache solaire, c'est donc que l'activité solaire influe sur l'activité économique.
Non, d'un point de vue statistique, le parallélisme de deux séries n'est pas un critère suffisant à l'établissement d'une corrélation.

Mais passons outre. Le message de l'article de Monsieur Delsol est, si je  ne m'abuse : N'augmentons pas les impôts, cela pourrait avoir un effet négatif sur les recettes, du fait de l'évasion fiscale et de la fraude fiscale. Oui, mais :
  1. La crise actuelle touche presque tous les pays de la zone euro, et les efforts via une augmentation des impôts va très probablement être opérée dans tous les pays, limitant ainsi l'opportunité de l'évasion fiscale.
  2. Avec une pression populaire croissante, il n'est pas impossible que la chasse à la fraude fiscale reprenne de plus belle comme l'avait fait E. Woerth en s'attaquant aux banques suisses (qui coopèrent de plus en plus).
  3. Au vu des sommes que représente la contribution des plus riches, et au vu de la pression pour une rigueur budgétaire (justifiée ou non), l'Etat ne s'exemptera pas d'une traque plus dure à la fraude, encore moins à un an de présidentielle.
  4. Enfin, je suis profondément choqué de l'utilisation mesquine du "Alors à quoi bon ?" de Monsieur Delsol à la toute fin de son article. En somme, pourquoi se donner la peine de chercher à augmenter les impôts des plus riches, de toutes façons, ils partiront sitôt l'augmentation opérée. Autant aller directement à une mesure d'exemption d'impôts, ce serait encore plus simple. Et dans la même logique, supprimons les peines de prison, après tout, les détenus retournent à la vie normale une fois leur peine passée...

Face à une situation qui pèse de plus en plus sur les ménages des classes moyennes, il serait de bon ton que les plus aisés participent à l'effort, et qu'ils fassent preuve du patriotisme dont ils se réclament tant.


mardi 9 août 2011

Pourquoi l'intervention en Libye est importante - pourquoi nous devrions aussi aller en Syrie


Le 17 Mars dernier, Alain Juppé donnait un discours prônant une intervention en Libye, à travers des arguments pour le moins émotionnels et moraux. Au delà des critiques actuelles du PS (l'article) ou de différents partis politiques, je suis persuadé que cette intervention est une bonne chose, qu'il faut poursuivre les opérations, et qu'il est regrettable que celle-ci soit mise en défaut en partie du fait des coupes budgétaires.

Beaucoup considèrent cela comme de l'ingérence. C'est un argument en effet recevable, et tout à fait compréhensible. Mais je suis de ceux qui considèrent que c'est un devoir pour les nations démocratiques de venir en aide à un peuple voulant se défaire d'un joug totalitaire. La situation en Libye s'est compliquée avec le temps, la population loyaliste ayant rendu floue la proportion de citoyens supportant Kadhafi : le principe d'intervention repose bien pour moi sur un appel à l'aide de la majorité d'un peuple. Si les rebelles ne représentent plus une majorité, alors notre intervention serait idéologiquement compromise. C'est bien là tout le problème : comment évaluer la proportion de soutien ou de rebelles dans un pays comme celui-ci ? Pour autant, fermer les yeux sur les exactions d'un tyran sur un peuple opprimé reste intolérable.

Même si la situation n'était pas la même, les Etats-Unis ont bien vu le jour grâce à une aide de la France - comme quoi une démocratie peut naître d'une révolte armée. Pourquoi ne pas transposer cela au printemps arabe ? 

Je pense qu'il y a des devoirs moraux auxquelles les nations ne peuvent se soustraire. Si un peuple appelle à l'aide, il est nécessaire qu'on lui réponde favorablement. Je trouve profondément intolérable de regarder des peuples être opprimés dans le sang et de ne pas intervenir. Cette forme de démission n'est-elle pas une forme de complicité ? En tout cas en droit civil, la non-assistance à personne en danger est bien considérée comme telle.
L'intervention en Libye s'est faite dans le respect des règles du droit international, avec une approche des plus intelligentes : certains préconisaient une intervention couverte, c'est-à-dire par exemple fournir des armes aux rebelles. Cette méthode me semble trop sombre pour respecter le besoin de droiture nécessaire à une telle intervention. Le fait que l'intervention soit aux yeux de tous une intervention transparente évite qu'elle ne puisse être amalgamée à de l'ingérence.
Sur cette base, je pense aussi que l'OTAN, sous couvert d'une opération validée par l'ONU, devrait intervenir en Syrie. Je sais que peu sont favorables à de telles interventions.

Je ne peux cependant qu'être désolé de voir que nos interventions risquent d'être stoppées du fait des politiques budgétaires d'austérité.