Les récents évènements, la crise des dettes Européennes, la dégradation du Triple A Américain, les troubles en Syrie, ... ont occulté la mise à flot du premier porte-avion Chinois (mais pas made in China) (source).
Ce baptême, bien que passé inaperçu, est fort en significations. La Chine ne veut plus s'arrêter à la simple croissance de son poids économique, mais fortifier aussi ses positions militaires, une politique de puissance ambitieuse. La Chine était jusqu'à maintenant le seul membre permanent du conseil de sécurité de l'ONU à ne pas avoir de porte-avion, moyen d'assurer une intervention armée partout. A travers ces ambitions et ce baptême, doit-on voir un nouveau pas du géant de l'Asie vers le sommet des pouvoirs mondiaux ?
Je suis de ceux, peut-être à tord, qui pense que l'on ne doit pas avoir peur de la Chine. Mais rappelons tout d'abord le contexte. La Chine s'étend sur 9,6 millions de kilomètres carrés, et comprend 1,35 milliard d'individus. Son PIB en 2010 est de 4500 milliard d'euros et sa croissance moyenne depuis 5 ans de 9.5% environ. Autant d'indicateurs économiques qui flattent le futur de la Chine.
Rappelons aussi le contexte politique de la Chine. La Chine, même si elle a adopté le "socialisme de marché" depuis 1978, reste une dictature, conduite par (l'unique) parti politique, le PCC ou Parti Communiste Chinois. Celui-ci gère 56 ethnies différentes, et mène une politique toujours musclée, en interdisant certains sites internet par exemple, en emprisonnant les journalistes ou citoyens qui pousseraient la critique trop loin.
Voila pour le tour, succin, du propriétaire. Plongeons-nous dans l'autre Chine maintenant, celle qui va derrière les chiffres mirobolants de son économie.
Tout d'abord, la diversité des ethnies n'a d'égales que les inégalités qui règnent entre elles. Si la côte orientale est bien au XXIeme siècle, l'intérieur du pays est paysan, pauvre et le plus souvent oublié (à voir une archive de 2007 du monde diplomatique). Comme une image de Moyen-Age. Le pays, tenu d'une main de fer par son parti politique, est en proie à de profonds troubles dans les régions les plus éloignées du centre, comme la Mongolie Intérieure, en Mai dernier (source). Incapable de redistribuer les richesses générées par les mégalopoles, les régions occidentales se paupérisent (source un peu vieille), et les inégalités augmentent.
La Chine est un patchwork culturel et ethnique. Cela représente selon moi le premier frein à la croissance "débridée" (sans mauvais jeu de mots) de la Chine : elle est une nation maintenue comme telle par un pouvoir centralisé, mais cela reste de l'artifice (source). En elle-même, ni la langue, ni la volonté des peuples ne sont présents pour fonder le concept de nation (voir la carte).
Ce premier frein ne poserait pas de problème dans l'avancée de la Chine si son modèle dictatorial et centralisé ne souffrait pas d'un affaiblissement parallèle de son influence. Cela constitue le deuxième frein au développement de la Chine : dans les contrées les plus riches, et connaissant un réel développement (que je distingue bien de la croissance), les classes moyennes gagnent une place croissante.
Cette classe moyenne est de plus en plus éduquée, de plus en plus avide de sa part du gâteau que représente la croissance à marche forcée de la Chine. De plus en plus, on entend (notamment par les jeunes) des mécontentements (lire la note de l'IRIS), et cela s'est fait encore plus ressentir avec la "révolution de Jasmin". La corruption, un mal non-endigué en Chine, devient de plus en plus visible par les citoyens qui pour l'instant ne clament leur raz-le-bol que sur internet (source; source2). Le PCC a aussi de plus en plus de mal à définir la politique à suivre face à ce mouvement, qui vient finalement du peuple même (source). Avec le développement des forces des classes moyennes, le pouvoir central chinois finira par s'effriter.
Supposons maintenant la chute de la dictature chinoise. Supposons que sous les effets, les bourrasques répétées d'une population excédée par les bassesses morales des extrêmes dans lesquelles la Chine se trouve (exemple), le PCC rende les armes. Qu'en est-il de l'économie chinoise ?
Avec un taux d'inflation de 10% actuellement, et un Yuan dévalué, la Chine se met à l'abris des spéculations qui touchent l'Europe et le continent américain. Mais l'inflation "galopante" a un premier effet (source) : la colère des populations qui voient leur pouvoir d'achat diminuer, tandis que les salaires ne suivent pas (on en revient au premier frein sur le mécontentement des populations). Mais un deuxième effet commence à se propager : devant cette inflation, une partie des plus riches en Chine se tourne vers l'Or, cette "relique barbare" pour citer Keynes (source). Le problème est que l'or n'est ni un investissement, ni une consommation, c'est une forme de thésaurisation. Plus problématique encore, il est devenu une valeur spéculative avec la crise de la dette, l'once ayant dépassée depuis plusieurs semaines les 1500$. Si sa valeur venait à chuter d'un coup, ce seraient autant d'"économies" (savings) qui passeraient à la trappe. C'est pour moi le troisième frein à terme à la croissance chinoise.
De plus, la compétitivité de la Chine à l'internationale tient beaucoup à sa monnaie, dévaluée. Si celle-ci ne l'était plus, une grande partie de sa croissance liée aux exportations massives seraient pénalisées. Avec les perturbations actuelles qu'elle connaît, le yuan est lui aussi dans le trouble (source).
Après le point de vue macro-économique, voyons maintenant le point de vue microéconomique des entreprises occidentales. La Chine a longtemps été "the place to be" pour bon nombre de groupes industriels. Pour autant, le miracle chinois s'est vite, pour partie, révélé être un mirage : comme souvent, les consultants et les experts poussant à la délocalisations sont performants dans l'évaluation comptable des coûts, et donc des gains. Mais ils pêchent aussi par le manque d'information de terrain. La Chine présente des coûts cachés énormes; corruption en tout genre, perte de qualité des produits, et délais logistiques. Ces trois points ont conduit à un mouvement de relocalisations, certes ponctuel mais en croissance, des entreprises occidentales. J'ai rencontré un manager chez Bosch qui disait que le groupe préférait absolument éviter la Chine, dont les pertes en qualité de produit allaient à l'encontre de ses prérogatives et de son image. Pour un autre exemple : ne voit-on pas Zara détrôner H&M du fait de ses délais logistiques plus courts, permettant de répondre à une demande de plus en plus fluctuante ? Le format que l'économie actuelle prend, à travers une demande "immédiate" et changeante, impose une relocalisation pour pouvoir y répondre efficacement. C'est ce que je pense être le quatrième frein à la croissance chinoise.
Enfin, et c'est mon dernier point. La Chine est actuellement une puissance manufacturière, qualifiée d'atelier du monde, certes en passe de progresser vers des produits à plus forte valeur ajoutée, mais qui demeure pour l'instant maîtresse du made in china de piètre qualité. Voyez les crises guettant les pays européens, et voyez ce tableau, récapitulant les dix premiers partenaires commerciaux de la Chine en 2008 (le tableau). La première pensée qui me traverse l'esprit est : n'y-a-t-il pas un risque de crise de surproduction en cas de chute de la consommation occidentale ? Quels effets aurait une atrophie des économies occidentales ?
Vu de loin, la Chine est impressionnante. C'est un rouleau-compresseur, un peuple en éveil, qui ne demande qu'à consommer. Les analyses sont toutes des poèmes vantant les mérites d'un système qui a su décoller-rattraper-dépasser les économies européennes. Il faut pour autant faire attention aux analyses sur la Chine. Non pas que celle que je propose soit d'une quelconque originalité, mais on n'est pas à l'abri d'une surprise à la Lehman Brothers. Il faut se méfier de ces analyses, et les confronter avec d'autres avis, plus sceptiques (peut-être à tord). Je fais parti de ceux-là.

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