"Je ne vote pas, la politique, ça ne m'intéresse pas : les hommes politiques sont tous des pourris, et quoi qu' on y fasse, rien ne changera. Du moment que l'on me laisse tranquille, que l'on me laisse profiter des choses que j'aime, je ne demande rien à personne"; telles ont été les paroles d'une amie au cours d'une discussion.
Je n'ai pas pu m'empêcher de réagir.
Le désintérêt des citoyens pour la politique n'est pas chose neuve, et il traduit à mon avis deux maux profonds.
"Les hommes politiques sont tous des pourris"
Le premier est la perte de confiance dans le système politique et dans les hommes politiques. Qui pourrait ne pas les comprendre ? Certains politiciens ont eu maintes fois l'occasion de nous montrer qu'ils n'étaient pas là par conviction mais par intérêts. Qui plus est, le non-renouvellement des hommes politiques accentue cette impression d'impuissance du peuple vis-à-vis de politiciens qui, de plus en plus, évoluent en castes, intouchables et supérieurs à la loi. Depuis combien de temps les cinq premiers hommes politiques de France sont-ils dans le paysage français ? Nicolas Sarkozy, depuis les années 1970, François Bayrou depuis les années 1980, Ségolène Royale depuis les années 1980 aussi. Enfin, bon nombre d'hommes politiques actuels ont déjà perdu une élection et se représentent lourdement, encore et encore...
En conséquence, les partis mutent en partis dévolus à un homme, d'avantage qu'en partis dévolus à une vision, ou une idée, qui est fondateur du rassemblement politique : un regroupement d'individus qui s'entendent sur une idée de ce que doit être la Chose Publique. Dès lors que le parti devient l'instrument d'un homme, il devient aussi son arme, un véritable instrument de pouvoir, et non un moyen de promotion du débat et de pédagogie au service de l'idée défendue. La différence est grande, car un parti d'idée gardera une direction cohérente propre à sa vision et ne s'en détournera pas; le parti de l'homme, lui, tombera nécessairement dans la bassesse électoraliste, court-termiste, de réponse à des intérêts privés qui iront à l'encontre des intérêts collectifs [1]. Ce parti s'écartera de l'éventuelle vision pour s'assurer du maintien au pouvoir de l'homme et non de l'idée, écrasant au passage tout cohérence qui pouvait rendre la politique et l'économie efficace.
"Quoi qu'on y fasse, rien ne changera"
Le second mal est selon moi la fin des consciences sociales et des idéaux communs. Cela englobe deux tendances : d'une part, ces mouvements spontanés de pans entiers de la Société ; comme par exemple Mai 68, ou dans un autre registre Woodstock. Ces deux évènements sont l'expression d'idéaux communs motivants et justifiant le regroupement spontané. Ces idéaux collectifs sont générateurs de lien social fort, et leur absence cause ou traduit un renfermement extrême de soi sur sa propre sphère du privé; en quelque sorte un autisme social.
D'autre part, la tendance à la fin de la lutte des classes, au sens marxiste du terme : l'analyse marxiste de l'histoire, l' "analyse dialectique", met au jour des forces contraires et opposées dans chaque forme de société. selon cette grille de lecture, si l'on regarde notre société actuelle, on se rendra compte que l'on a bien la classe dite bourgeoise, aisée et élitiste, qui est présente dans les plus hautes sphères de l'économie et la politique, et dont la conscience existe toujours belle et bien, plus que jamais. De l'autre côté on a un classe moyenne très étirée d'un point de vue des richesses, qui compose le gros de notre société. Cette classe moyenne, cependant, ne possède aucune conscience de classe, à l'instar de "patates dans un sac de patates" pour reprendre Marx à propos des paysans. Enfin, la classe inférieure, reliquat de ce qui fut la classe ouvrière avec sa conscience de classe déclinante, du fait notamment des difficultés de (sur)vie, et du manque de syndicalisation. En conséquence, les courants de pouvoirs sont principalement favorable à la classe supérieure, tandis que les autres classes,du fait de cette désyndicalisation, évoluent indépendamment, séparément, sans chercher à savoir où peuvent être leurs intérêts communs, et focalisés sur leur sphère privée uniquement.
"Du moment que l'on me laisse tranquille, que l'on me laisse profiter des choses que j'aime, je ne demande rien à personne".
Ces deux maux, peuvent avoir de graves conséquences : les partis dédiés aux hommes et non aux aux idées peuvent tomber dans des travers tels que le népotisme, la promotion d'intérêts individuels contraires aux intérêts du peuple, la limitation de la liberté individuelle à un espace de plus en pus restreint, bref, la perte de la Démocratie, au profit, à terme, d'une autocratie. Ce cas s'est déjà présenté, remémorons-nous en. Les conditions dans lesquelles s'est déroulé cet échec de la démocratie étaient étonnamment proches de celles que nous connaissons : une crise économique et une crise internationale, avec le retour des démons nationalistes. Certes, le raccourci est facile, mais il est salvateur. En gardant en tête les grandes erreurs que l'homme a pu faire, on évite ainsi de les renouveler. La fable de "Matin Brun" de Franck Pavloff en donne un bon exemple : c'est par la peur et la focalisation sur son unique intérêt individuel à court-terme que les peuples des démocraties acceptent de disparaître. Rappelons-nous la terrible expérience de Milgram, et des 65% de ces quidams qui poussent à la dose mortelle.
L'Homme contient en lui les racines d'un mal profond, notamment lorsqu'il vit en société, comme le dit Rousseau, mais je suis personnellement convaincu que l'Homme contient aussi en lui les plus beaux remèdes, les plus belles pulsions et qu'il ne faut pas désespérer de lui [2]. Il faut cependant préserver avec attention les travers vers lesquels l'Homme de pouvoir aura tendance à pousser la Société dans son ensemble, et avec elle, grâce au poison de ses mots et à la perfidie des peurs qu'ils soulèvent le Démocratie et les valeurs tant chéries de Liberté, d'Egalité, et de Fraternité.
Je ne vais pas paraphraser Hessel et son "Indignez-vous !" et "Engagez-vous !". Cependant, le fait que ce livre ait été écrit maintenant traduit bien d'un malaise vis-à-vis du politique; de même, la réponse "Aux actes citoyens !" de A-Y. Portnoff et H. Seyriex souligne ce besoin de ré-engagement du citoyen dans la vie politique.
Est-ce la faute des hommes politiques ? Oui, en partie au moins, parce que pour bon nombre, à tous les niveaux, ils ne sont au service que de leur carrière; parce qu'ils ne sont plus pédagogues non-plus, de droite ou de gauche, et parce que, loin s'en faut, ils ne sont plus exemplaires. Il y a certes un devoir du citoyen à participer au débat qui a lieu dans la cité, mais il y a une mission précise pour l'homme politique à se tourner vers le peuple spectateur, et non à s'offrir au plus offrant ou à s'occuper de jeux nombrilistes complètement dépourvus d'idéaux, évoluant en suspension au milieu de toute chose telle une bulle de savon, détachée de toute réalité.
On ne peut pas non plus attendre de l'homme qu'il soit naturellement bon et fidèle à ses paroles; il est plus raisonnable et moins dangereux de considérer que Rousseau disait vrai, que l'homme à l'état de Société se corrompt, et chercher à cercler la chose politique : matérialiser les principes par les lois. Quels sont ces principes ?
- Exemplarité, parce que l'homme politique doit être un citoyen aux moeurs irréprochables et le plus fidèle appliquant de la loi
- Service, parce que l'homme politique n'est pas en soi, il est dévolu à ces fonctions par conviction pour la Société et désigné par le peuple
- Temporalité, parce que l'homme politique appartient, comme n'importe quel autre homme, à un intervalle de temps, parce qu'il vieillit et ses idées avec lui, et parce que d'autres hommes sont derrière à la relève.
- Équilibre, parce que l'erreur est humaine, et qu'il n'y a pas une bonne vision et une mauvaise, une Société équilibrée en principes et idéaux ne doit pas être fille d'un unique point de vue.
Ainsi pour sauvegarder ces principes, le peuple peut les décliner en lois :
- L'interdiction d'exercer une fonction politique si l'individu a un casier judiciaire
- Interdiction du cumul des mandats politiques et des fonctions
- Refonte des systèmes d'Emploi-retraite de la fonction politique, avec indexation uniquement sur la plus haute des retraites
- Indexation des indemnités sur la croissance et l'inflation
- Interdiction de ré-évaluation auto décidée par le corps politique de ses indemnités
- Interdiction de renouvellement de sa candidature à une fonction supérieure (député, sénateur,...) en cas de défaite
- Obligation d'assignation d'un membre de l'opposition à la tête de chaque institution d'observation indépendante (Défenseur des Droits, CSA, ...)
"Et tu y crois vraiment, toi ?"
Mes amis me demandaient si j'étais convaincu que l'Action politique pouvait réformer l'Action politique. J'en suis convaincu. On peut combattre certains maux de la Société avec les seules armes démocratiques. Certains de mes amis, plus extrêmes, ne prônent que l’insurrection armée. Je ne suis pas d'accord. Le système politique français offre tellement de moyens de parvenir à se faire entendre. Cela demande conviction, et du temps, mais c'est tout à fait possible. La lutte armée, ne peut pas être un aboutissement démocratique. Comme à chaque action ou dans chaque projet, il faut procéder par étape. La première, c'est d'écouter et de s'intéresser.
Le peuple des pauvres J-F Favre, 2008
[1] : Voir A. Tocqueville dans De la démocratie en Amérique Vol. 1 :
"Les partis sont un mal inhérents aux gouvernements libres. mais ils n'ont pas dans tous les temps le même caractère et les mêmes instincts. Il arrive des époques où les nations se sentent tourmentées de maux si grands, que l'idée d'un changement total dans leur constitution politique se présente à leur pensée. Il y en a d'autres où le malaise est plus profond encore, et où l'état social lui-même est compromis. C'est le temps des grandes révolutions et des grands partis.
[...] Quoi qu'il en soit, il arrive des époques où les changements qui s'opèrent dans la constitution politique et l'état social des peuples sont si lents et si insensibles que les hommes pensent être arrivés à un état final; l'esprit humain se croit alors fermement assis sur certaines bases et ne porte pas ses regards au-delà d'un certain horizon. C'est ce que j'appelle le temps des intrigues et des petits partis."
[2] : Voir A. Smith dans Théorie des sentiments moraux :
"Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux. De cette sorte est la pitié ou la compassion, c'est-à-dire l’émotion que nous sentons pour la misère des autres, que nous la voyions ou que nous soyons amenés à la concevoir avec beaucoup de vivacité. Que souvent notre chagrin provienne du chagrin des autres est un fait trop manifeste pour exiger des exemples afin de le prouver."


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