Difficile de conjuguer lecture de fond, rédaction d’articles et travail ! Finis les vacances, il faut faire avec. La fin du mois d’aout a été forte en bouleversements de toutes sortes, et encore une fois, c’est la finance qui occupe le terrain, avec ses paniques, ses crises. L’occasion, je pense, de se poser deux questions :
- A quoi sert la Finance ?
- Pouvons-nous faire sans ?
Comme bien souvent en économie, il s’agit avant tout d’une conception idéologique, d’un parti-pris des puissants. Ce n’est pas un complot, il s’agit plutôt d’un point de vue théorique dominant dans les cercles du pouvoir, qui décliné en mesures légales, donne la situation dans laquelle on est.
La Théorie néo-classique, une théorie de l’Offre
Pour bien comprendre ce premier élément, il est nécessaire d’aller un peu plus en profondeur dans la théorie néo-classique. Celle-ci est une théorie centrée sur l’entreprise, une théorie de l’Offre. Une première hypothèse de base est que « l’Offre crée sa propre Demande » selon le précepte de J-B. Say. En effet, l’acteur économique qui aura gagné de l’argent en vendant son bien dépensera cet argent ailleurs. Il y a donc création d’une demande générée par l’existence préalable de l’offre[1]. C’est ce que l’on appelle aussi la loi des débouchés : « les produits s’échangent contre des produits », et la monnaie n’est qu’un vecteur.
Dans cette théorie centrée sur l’offre, donc, le seul frein à la croissance de l’entreprise (et donc de l’économie) se trouve dans l’incapacité à investir, dans le manque de capital : si l’entreprise n’a pas les capitaux nécessaires à l’investissement requis pour proposer son Offre, pas de demande. Cela suppose donc la complète et totale mobilité des capitaux dans le monde, ce qui est établit dans le cadre théorique de la Concurrence Pure et Parfaite, mais aussi une transparence des informations sur les marchés, qui toute autant supposée.
Dès lors, la Finance devient un outil : au service du capitalisme, c’est-à-dire du système tout entier, elle sert de plateforme d’allocation des capitaux. Des acteurs économiques possèdent des capitaux disponibles, d’autres ont des besoins, et la Finance se charge de faire « matcher » les deux. Rien de plus qu’un marché comme un autre. Ainsi, pour faire simple, sans finance, pas d’investissement, donc pas de croissance.
Les dysfonctionnements
Rien de plus qu’un marché comme un autre, sauf que, mine de rien, celui-ci n’est pas en situation de concurrence pure et parfaite. La concurrence pure et parfaite réunie cinq conditions :
- L’atomicité du marché : les acteurs économiques sont multiples et en taille similaire
- L’homogénéité des produits : les biens et services vendus sont identiques
- La transparence du marché : toutes les informations sont disponibles et librement accessibles
- La libre entrée et libre sortie : les acteurs économiques peuvent entrer ou sortir à volonté d’un marché, sans payer de frais de quelques sortes
- Libre circulation des facteurs de production : les moyens de production (capital et travail) sont mobiles sans tarification douanière d’un marché à un autre
On le voit bien, difficile de réunir ces cinq conditions ; les néo-classiques sont de doux rêveurs ! Même si la mondialisation à améliorer la libre circulation des capitaux, des progrès pour les hommes (le travail) restent encore à faire.
En fait, l’hypothèse la plus importante selon moi est la transparence du marché. Chose pour laquelle beaucoup se battent, et pour laquelle peu de progrès sont fait : en effet, la transparence du marché est la condition sine qua none au reste des hypothèses de la C.P.P. Et plus important encore, elle est la source de l’impunité des financiers, et du dysfonctionnement du système. En formant une société, l’Homme évolue dans un système de normes, de codes, de rôles… pour beaucoup, ces normes sanctionnent les comportements déviants ou allant à l’encontre de l’intérêt général : par exemple, un plagiste qui jettera son emballage de gâteaux subira les regards noirs et désapprobateurs des individus environnant [2]. Sur les marchés, quels qu’ils soient, c’est la même chose. Les acteurs économiques qui vont à contre courant des normes sont eux aussi sanctionnés d’une mauvaise réputation : les exemples de Chiquita Brands International, de Nike, et d’autres montrent qu’il existe des sanctions de l’opinion publique, des sanctions à grande échelle, mais similaires à celles du plagiste pollueur.
Le problème, c’est que sur le marché des capitaux, et les marchés financiers en règle générale, l’identité des acteurs derrière les flux est floue, pour ne pas dire inexistante. Le comportement dans ce cas est de jouer à l’encontre de l’intérêt général, du fait de l’impunité générée par l’anonymat. Et comme la Finance est basée sur le principe de mimétisme, c’est-à-dire de réplication du comportement des autres acteurs environnants, on se retrouve avec une multitude d’acteurs bandits et anonymes, qui, tous ensemble et en même temps, se déplacent à bâbord puis à tribord jusqu’à faire dessaler le navire.
Les Alternatives
La Finance n’a pas toujours été utilisée dans la forme qu’elle a aujourd’hui. Durant les trente Glorieuses, du fait de l’inflation galopante, le mode de financement de l’économie se faisait à travers le crédit, moins coûteux, et non par financement privé.
On remarque aussi que durant toutes les périodes où la finance de marché était la norme, les crises étaient fréquentes et profondes.
Ainsi, les économies sont en face de deux alternatives : utiliser les capitaux privés pour financer l’économie (la situation actuelle), ou utiliser le financement à crédit (situation des trente Glorieuses). Avec la crise de la Dette, il est difficile actuellement de switcher vers un système de financement à crédit… le système de financement par capitaux privés est donc pour l’instant le seul axe possible. Par contre, il serait possible de l’améliorer, grâce à une succession de mesures :
- Identifier les flux de capitaux, afin que puisse enfin s’exercer les pressions sociales.
- Taxer ce marché, source actuellement d’externalités négatives. C’est ce que propose par exemple la "Taxe Tobin".
- Supprimer certains produits dérivés financiers, type la « vente à découvert », qui se révèlent être des instruments d’instabilité et de spéculation.
[1] Voir : Traité d’économie politique (1803) (1803) de Jean-Baptiste Say :
« L’homme dont l’industrie s’applique à donner de la valeur aux choses en leur créant un usage quelconque, ne peut espérer que cette valeur sera appréciée et payée, que là ou d’autres hommes auront les moyens d’en faire l’acquisition. Ces moyens, en quoi consistent-ils ? En d’autres valeurs, d’autres produits, fruits de leur industrie, de leurs capitaux, de leurs terres : d’où il résulte, quoiqu’au premier aperçu cela semble un paradoxe, que c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits.
Que si un marchand d’étoffes s’avisait de dire : ce ne sont pas d’autres produits que je demande en échange des miens, c’est de l’argent, on lui prouverait aisément que son acheteur n’est mis en état de le payer en argent que par des marchandises qu’il vend de son côté. « Tel fermier, peut-on lui répondre, achètera vos étoffes si ses récoltes sont bonnes ; il achètera d’autant plus qu’il aura produit davantage. Il ne pourra rien acheter, s’il ne produit rien »
[2] Voir : Principes de microéconomie : Méthodes empiriques et théories modernes, Parson, partie 4, p370 :
« Dans quelles conditions la coordination peut-elle pourtant émerger ? Une solution pour maintenir la coopération en l’absence de motif rationnel au sens économique est l’émergence des normes, comme Kenneth Arrow l’a brillamment discuté1. Selon Arrow, une norme est un objet qui émerge plus ou moins spontanément dans un marché quand celui-ci est défaillant, c’est-à-dire quand la somme des comportements individuels conduit à un résultat particulièrement inefficace. Comme on l’a vu dans un chapitre précédent (chapitre 15) dans le cas des externalités de pollution, les normes sociales ou environnementales peuvent intervenir pour prévenir ou corriger le manque de coopération : le sentiment de culpabilité de celui qui jetteunpapier, ou du chef d’entreprise qui dégrade l’environnement en produisant des rejets nocifs, peut partiellement ou complètement prévenir ce comportement si la désutilité psychologique pesant sur l’individu lorsque son comportement dévie de la norme est plus élevée que le surcoût, soit en l’occurrence dans les deux exemples précédents le fait de faire un détour pour trouver la poubelle publique, soit le coût du traitement des rejets. Dans le cas du dilemme du prisonnier, la norme est de coopérer et, si on ne coopère pas, on devrait alors éprouver un sentiment de culpabilité. Dans un groupe de travail, quelqu’un qui ne coopère pas assez avec les autres sera pénalisé : la norme sociale est de considérer les individus non coopératifs comme de mauvais citoyens qui se feront rejeter par la communauté. »


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